dimanche 3 août 2008
Nicolas Sarkozy, l’homme du mépris
Par Serge Portelli, magistrat et vice-président du Tribunal de Paris
17.07.2008
“Vous êtes des amateurs! Vous n’êtes pas des professionnels”. Nicolas
Sarkozy ne salue aucun des chefs militaires présents, pas même le
général Bruno Cuche. Colère et mépris pour un corps et ses chefs. Après
l’accident dramatique de Carcassonne, la nation attendait la dignité
d’une parole de chef d’Etat. Il n’a eu que son prurit. Le chef de
l’état-major de l’armée de terre a démissionné. Je ne sais rien de lui,
en dehors des portraits flatteurs qu’en dresse la presse depuis lors.
Mais sa démission m’émeut car elle est la marque d’un homme d’honneur
et parce qu’elle signe sa supériorité face à celui qui a tenté de
l’humilier.
Cet événement s’ajoute à tant d’autres qu’il n’est même plus un
événement. Tous les politiques ont leurs agacements, leurs faiblesses,
leurs petites lâchetés qui, à la longue, forment un capital de
sympathie que le peuple leur alloue toujours, entre pardon, oubli et
désillusion. Nicolas Sarkozy échappe à la règle. Le mépris est sa
marque de fabrique.
Je ne l’ai rencontré qu’une fois en décembre 2006, au moment de la
campagne électorale, dans l’émission Ripostes. Serge Moatti avait
aligné des contradicteurs convaincus dans chacun des principaux
domaines qui faisaient alors débat. Martin Hirsch par exemple. La
justice et la sécurité était mon lot. En quelques minutes sur la fin
d’émission, j’avais tenté d’expliquer au ministre de l’intérieur que sa
politique de sécurité reposait sur de fausses données et que le reste
était à l’avenant. Quelques brefs échanges, tendus, hachés. Nicolas
Sarkozy avait déroulé ses arguments habituels, sans rien écouter, sans
rien répondre. Connaissant ses discours par le menu j’avais une
impression désespérante de déjà-vu, déjà-dit. L’homme paraissait
imperturbable, n’étaient les pieds qui se balançaient nerveusement et
les veines de ses tempes. À l’issue de l’émission, un buffet réunissait
invités, journalistes et techniciens. Une cinquantaine de personnes
entassées dans une pièce du studio Gabriel.
Nicolas Sarkozy arrive en dernier, longtemps après les autres. Je suis
vers le milieu de la pièce, un verre en main, abattu après une
prestation que j’analyse comme un échec patent. J’étais face à un grand
professionnel du débat politique, aux méthodes éculées, discutables,
mais d’une efficacité remarquable. Le meilleur du moment. Au moins
j’avais tenté. Battu largement aux points mais avec le courage ou
l’inconscience du débutant plein de foi. Faible consolation. Déprime.
Notre ministre arrive droit vers moi, ulcéré, vociférant: “je n’ai
jamais vu un magistrat aussi violent. Je n’aimerais pas être jugé par
vous!” J’étais ailleurs. Le débat était fini. C’était le moment des
accolades, des sourires, des poignées de mains après les empoignades.
C’est toujours ainsi. Pour moi, en tout cas. D’une voix totalement
dépassionnée, je m’entends dire: “vous ne voulez pas être jugé par moi,
je n’aimerais pas être citoyen si vous êtes élu en mai 2008". Et là, je
ne sais pas pourquoi, j’avance ma main droite vers l’auguste épaule
gauche, et je la pose là, pendant que je m’adresse à lui. Pourquoi? Mes
amis psy ont avancé plusieurs hypothèses touchant à ma petite enfance
dont je leur laisse l’entière responsabilité. Sur le moment, j’ai
plutôt eu l’impression de redevenir éducateur - je l’ai été brièvement
- et d’avoir un enfant un peu excité en face de moi. Les quelques mots
de Poivre d’Arvor, qui lui ont valu sa disgrâce, sur sur le “petit
enfant entrant dans la cour des grands” m’ont par la suite fait revivre
vivement ce souvenir. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que je
lui touchais l’épaule. Une heure plus tôt, en entrant dans le studio,
après être resté cinq minutes derrière lui dans un couloir étroit,
j’avais fini par lui tapoter l’épaule - ça doit être un tic chez moi,
le besoin de toucher les gens - pour lui dire que j’étais là et me
présenter à lui. J’avais eu droit à un large sourire et une longue
poignée de main. Encourageant. Bref, la main sur l’épaule, une heure
plus tard. Je vois notre homme faire un saut de carpe en arrière en
hurlant “ne me touchez pas! Ne me touchez pas!” J’ai franchement cru,
sur le moment, en un quart de seconde, avoir réveillé un point
douloureux, une luxation mal remise, une tendinite encore vive, que
sais-je. Mais la seconde suivante je voyais l’homme, de sa main droite,
épousseter, du geste le plus méprisant du monde, les quelques
centimètres carrés que j’avais osé toucher de son épaule gauche, me
toisant, les yeux levés, d’un regard assassin. Les quelques phrases qui
ont suivi n’ont pas grande importance. Elles étaient du même acabit. Le
ministre s’époumonait en répétant la même phrase - “je n’ai jamais vu
un magistrat aussi violent... - J’ai eu le temps de l’inviter dans la
chambre que je préside pour qu’il vienne voir de lui même toute la
violence dont j’étais capable. Mais il a tourné les talons et je ne
l’ai jamais vu pousser la porte de la salle d’audience.
J’ai raconté dernièrement la visite du président de la République,
quelques mois plus tard, au Palais de Justice de Paris - à la cour de
cassation évidemment, à droite en entrant - pour assister à
l’installation du premier président de cette noble institution, et le
mépris qu’il avait ressenti et exprimé envers les juges, ces “petits
pois” qu’il voyait en rangs serrés:“la même couleur, même gabarit, même
absence de saveur”.
Il serait faux de croire que Nicolas Sarkozy ne réserve cette morgue
qu’aux hommes de loi. Les militaires viennent d’en faire les frais. Les
journalistes ont leur chronique sur le sujet, alimentée de quelques
images échappées au secret des enregistrements ou étalées dans les
interviews sans pudeur. Chacun son anecdote désolante. Le recueil le
plus fourni est évidemment celui de ses proches et de ses
collaborateurs. Les éclats qu’on ne peut ignorer, les confidences,
alimentent tout cela depuis longtemps. Le détail sera connu plus tard.
Nous n’apprendrons rien que nous ne sachions déjà. “Quel imbécile!”
lâché du fond du coeur par le président de la République devant une
journaliste de CBS, les yeux écarquillés, la bouche en O, à l’adresse
du fidèle d’entre les fidèles, David Martinon, suffit à la
démonstration. Goujaterie mais surtout mépris pour celui qui le sert
inlassablement, prêt à se faire ridiculiser, laminer, couper en
morceaux pour lui. Mépris public: la caméra est là, évidemment. Le
président le sait. Rien ne l’arrête.
La caméra est là aussi au salon de l’agriculture. Aucune importance. Le
“Casse-toi, pauvre con” est devenu proverbial. Qui est l’inconnu qui
n’a pas serré la main? Peu importe. C’est moi, c’est vous. C’est ce
qu’on appelle un citoyen. Celui qui possède normalement quelques droits
face à l’Etat, dont l’essentiel est de dire non, de ne pas serrer la
main qu’on lui tend comme une urne de vote, de tourner le dos au
pouvoir, de résister aux sirènes, à la démagogie du gouvernement quel
qu’il soit, de résister tout simplement. Injure. Affront. Vulgarité. Le
pire étant peut-être dans l’adjectif “pauvre”, si lourd de sens.
J’ai vécu sous la cinquième République. J’en ai connu, comme citoyen,
tous les présidents. Je peux avancer que nous nous étions sentis aimés
par chacun d’eux à sa façon. De Gaulle nous avait traité de veaux. Mais
il était si haut. Il nous aurait aimé tellement plus grands. Il aimait
la France, nous étions une parcelle de cet amour-là et il nous le
disait inlassablement. Pompidou, cet humaniste, agrégé de lettres,
auteur d’une anthologie de la poésie française qui m’est si familière,
était celui qui pouvait, les larmes aux yeux, citer Eluard quand une
femme professeur, amoureuse d’un de ses élèves, avait fini par se
suicider: “moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard
d’enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être
aimés”. Pour moi, Georges Pompidou ne pouvait être que cet être-là.
Giscard d’Estaing, lui, était poignant par son désir de se faire aimer,
pathétique par ses tentatives désespérées de laisser des preuves de son
amour des autres. Chacun se souvient, ou sait, ces petits déjeuners
partagés avec les éboueurs, ces repas chez les Français. S’il faut
retenir un fait, ce sera cette poignée de main en 1974, à des détenus
des prisons de Lyon. Mitterrand, lui, s’il n’avait pas le monopole du
coeur, a cherché inlassablement , parfois maladroitement, à nous faire
partager ses convictions, à nous rassembler. Malgré l’amour effréné du
pouvoir, on sentait, à chaque instant, que le désir de servir son pays
et de tout donner de lui, jusqu’à l’extrême de ses forces, aux hommes
qui le composent, était son dessein premier. Quant à la popularité de
Jacques Chirac, est-il utile d’en parler? Quels que soient ces choix
politiques, si détestables soient-ils, cette affection populaire n’est
que le retour du pays vers un homme qui vous regarde toujours avec
humanité.
Ces temps ne sont plus. Le mépris est en marche et il accomplit son
travail de sape, lentement, radicalement. Un exemple parmi d’autres:
comment condamner un prévenu pour insultes ou outrage quand le
président parle comme un charretier? Se gargarise de voyous, de
racaille et traite les gens de “pauvre cons?” Quel peut être dès lors
le sens de la loi? Elle n’est plus qu’un texte, un article, mort, dans
un code. Elle n’est plus qu’une règle qui s’applique aux autres. Elle
perd son caractère d’universalité et devient une directive
catégorielle, particulière. Nous ne pouvons plus nous identifier à la
valeur qu’elle porte. Le détenteur du pouvoir nous dit: ne craignez
rien, soyez heureux, je parle enfin comme vous, nous partageons la même
parole. Tragique illusion. Le président parle comme le pire d’entre
nous. Il parle comme moi, dans les moments que je regrette le plus. Il
illustre cette partie de moi que j’exècre. Mais lui ne risque rien. Et
ses mots les plus vulgaires nous disent en permanence: la loi n’est
faite que pour vous.
Tout ceci ne serait rien si le mépris n’était un mal contagieux. Si sa
réponse inévitable n’était le mépris lui-même. La contagion gagne déjà
les gens de cour qui, pourtant, ne grimacent encore que dans
l’obscurité. Elle s’étend à tous ceux qui, dans l’appareil d’Etat,
pensent encore servir leur pays et serrent les dents dans l’espoir d’un
quelconque lendemain. Elle atteint surtout les Français. Tout un peuple
sent non seulement qu’il n’est plus aimé mais qu’il est méprisé. Et son
regard s’abaisse vers l’homme qui pensait le toiser. L’homme n’est pas
à la hauteur, il n’est pas fait pour ce métier, disent des sondages.
L’image du président est au plus bas; et cet étiage est structurel.
Au-delà de l’homme Nicolas Sarkozy, ce sont les institutions qui,
aujourd’hui, souffrent de ce mal délétère. Il mine rapidement toute
autorité. Peu importe qu’il pense, comme il le disait dans ses derniers
dîners en ville, ne pas se représenter dans quatre ans et se faire
alors beaucoup d’argent, ce n’est pas son destin qui est en jeu, c’est
le nôtre. Le mépris du pouvoir pour du peuple est une lente maladie, le
mépris du peuple pour le pouvoir un poison violent.