mardi 29 avril 2008
Nicolas Sarkozy président de la décroissance
L'économiste Christian Jacquiau décrypte pour Marianne2 la mystification du projet de loi LME qui, sous couvert de défendre le pouvoir d'achat, fait le lit de l'oligopole de la grande distribution.
Reconnaissant ses erreurs sur presque tous les sujets, Nicolas Sarkozy
nous la joue désormais profil bas. Sans rien changer au fond. Sur RTL,
Nicolas Poincaré s'est livré dans l'émission On refait le monde du 25
avril 2008 à un édifiant montage de son mea culpa télévisuel.
Florilège : Le paquet fiscal ? «Une erreur de communication totale».
La carte famille nombreuse ? «On a commis une erreur».
Ingrid Betancourt ? «Peut être que j'ai mal fait ».
La cacophonie au gouvernement ? «J'ai sans doute fait une erreur».
La surmédiatisation de sa vie privée ? «Sans doute ai-je une part de responsabilité».
C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute...
Est-ce l'arrivée de Thierry Saussez, parachuté dans la précipitation
sur l'Élysée pour sauver l'image du soldat Nicolas qui lui donne tant
d'humilité ?
Ou bien s'agit-il d'un nouvel exercice de communication
cachant à peine une incapacité chronique pour notre champion de la
réforme (55 au compteur dès la première année de son quinquennat) de se
réformer lui-même ?
Un Président fâché avec l'économie
Le président Sarkozy est un homme qui va vite.
Dans la confusion qui règne à l'Élysée, il travaille désormais à la
mise en oeuvre de décisions soufflées par des conseillers de passage
(le lobby de la grande distribution, Jacques Attali, Michel-Edouard
Leclerc et quelques autres...) aux effets pour le moins
contre-productifs, inflationnistes, destructeurs d'emplois et donc…
réducteurs de pouvoir d'achat. De quoi alimenter ses futures
confessions télévisuelles.
À la question de la journaliste Véronique Auger (France 3) : «Vous aviez dit que vous seriez le président du pouvoir d'achat», Nicolas Sarkozy rabâche : «Le
problème de la France c'est qu'on ne travaille pas assez, que par
conséquent on n'a pas assez de croissance et pas assez de pouvoir
d'achat».
Et si c'était rigoureusement le contraire ?
Et s'il était, par ses décisions à l'emporte-pièce, un facteur aggravant de la situation ?
Qui peut croire sérieusement que la compression du pouvoir d'achat
(maintien des salaires au plus bas, réduction des prestations sociales,
application de la franchise médicale, etc.) accentuée encore par la
volonté annoncée de baisser les prix à la production (ce qui ne peut
qu'avoir un effet négatif sur les revenus des producteurs, des
entreprises et de leurs salariés) pourrait déboucher sur une
progression de la consommation susceptible de faire tourner nos usines
à plein régime, au point qu'elles en arriveraient à embaucher
massivement ?
Qui, à part peut-être Jacques Attali, ceux qui l'écoutent,
et tous ceux qui ont intérêt à nous faire avaler cette incroyable
couleuvre ?
«J'ai maintenant la possibilité de deux leviers supplémentaires», précise ce président décidément fâché avec la chose économique.
Quels sont donc ces deux miraculeuses manettes qu'il sort soudain de sa botte ?
«
D'abord sur les prix. J'ai regardé les comparaisons de prix dans les
grandes surfaces, ça va pas faire plaisir à tout le monde ce que je
dis, mais c'est la vérité. Ce sont des chiffres qui ont été publiés par
la commission européenne. Les prix ont davantage augmenté en France que
dans la quasi totalité des i[autres pays d'Europe».
«C'est pas normaaaaaaal !»,
s'exclame le président, traînant sur les mots comme pour mieux exprimer
son indignation du moment. Le constat n'est pourtant pas nouveau. Cela
fait longtemps que la France est en tête des pays européens les plus
chers. «Les prix ont augmenté au moment (du passage à) l'euro et c'est un beau mensonge que de le contester», affirme-t-il aujourd'hui un brin accusateur.
«Y'a pas de raison (sic) que les consommateurs français payent plus cher le même produit»,
s'indigne le président dans une envolée de comptoir, se gardant bien
toutefois d'apporter une quelconque analyse à cet incontestable constat
que font les citoyens français au quotidien.
Un cadeau à l'oligopole de la grande distribution
Comment expliquer cette incroyable différence de prix alors que le
territoire français est le plus maillé au monde en terme de mètres
carrés de grandes surfaces par habitants ?
La France compte en effet un hypermarché pour 46 000
habitants lorsqu'il y en a un pour 51 000 habitants en Allemagne et un
pour 130 000 habitants en Italie !
De cela, Nicolas Sarkozy ne dira mot. Et pour cause
puisqu'il entend bien renforcer la puissance de ces oligopoles en
donnant davantage de pouvoir encore aux centrales d'achat de ses amis
de la grande distribution !
À un Patrick Poivre d'Arvor l'interrogeant sur les
multiples «tables rondes» réunies sur le sujet et n'ayant débouché sur
rien, Nicolas Sarkozy répond sans vergogne : «nous
avons progressé en supprimant une partie des marges arrière. Je ne vais
pas entrer dans le détail de tout cela. Luc Chatel et Christine Lagarde
présenteront un texte au mois de juin qui va permettre la négociabilité
entre les fournisseurs et les grandes surfaces...», déclenchant manifestement interrogations et scepticisme chez les cinq journalistes venus l'interroger.
«Les
fournisseurs de l'industrie agroalimentaire et les agriculteurs ne sont
pas contents par rapport à cette loi. Ils estiment que cela va faire
pression sur leurs marges à eux...», l'interrompt alors la journaliste Véronique Auger.
Le pouvoir accru, accordé sans contrepartie, sans garde-fou, aux
centrales d'achat de la grande distribution ne peut, en effet, qu'avoir
un impact dévastateur sur l'amont (les agriculteurs, les PME/PMI,
l'industrie agroalimentaire et leurs sous-traitants) et en cascade :
sur les salariés des filières, leurs emplois et leur pouvoir d'achat.
Le gouvernement Fillon, inspiré par le fameux rapport
Attali, avait déjà réussi l'exploit de mettre les avocats et les
coiffeurs dans la rue. Nicolas Sarkozy s'apprête à faire beaucoup mieux
encore en faisant voter ces lois Chatel / Lagarde, réclamées depuis
tant d'années par le lobby de la grande distribution.
Fait sans précédent, l'Ania (Association Nationale des
Industries Alimentaires), la FNSEA (Fédération nationale des syndicats
d'exploitants agricoles), le réseau COOP de France (coopératives
agricoles), la CGGPME (Confédération générale des petites et moyennes
entreprises), la FEEF (Fédération des entreprises et entrepreneurs de
France), la CGI (Confédération française du commerce interentreprises)
et l'ILEC (Institut de liaison et d'études des industries de
consommation), organisations en général plutôt légitimistes pour ne pas
dire conservatrices, se sont déclarées prêtes à manifester devant
l'Assemblée Nationale si le gouvernement ne revoit pas d'urgence sa
copie. Du jamais vu !
Le gouvernement choisit la distribution contre l'agro-alimentaire
Réponse de celui qui a la charge de l'intérêt de la Nation, face à un panel de journalistes totalement médusés : «Ça pour faire pression on va faire pression !» (sic), ajoutant encore dans son langage de président : «Ça y sont pas contents... C'est moi qui suis pas content parce que les prix augmentent plus en France qu'ailleurs !».
L'industrie agroalimentaire française emploie 400 000 personnes et
occupe, avec un chiffre d'affaires annuel de 140 milliards d'euros, la
deuxième place mondiale du secteur, derrière les Etats-Unis.
Pourtant le président semble avoir choisi son camp. Et ce
ne sont pas ces arguments de poids qui le feront fléchir, même si la
pression des centrales d'achat sur le monde agricole et sur le monde de
l'entreprise conduit inéluctablement à la compression de personnel
(accélération des délocalisations et amplification de la recherche de
sous-traitants socialement moins disant) et à la régression sociale.
«Les salaires en
France sont trop bas, les charges sont trop hautes », lance Nicolas
Sarkozy à la cantonade ignorant avec superbe que moins de salariés,
c'est mécaniquement moins de cotisations sociales, patronales et
salariales, ce qui surenchérit les coûts sociaux pour les cotisants
restants et alimente le fameux discours sur le « trop de charges».
Moins de salariés c'est aussi moins d'impôts levés, avec pour
conséquence globale la diminution des prestations de santé et de
retraite, la remise en cause des services publics (fermeture au nom de
la modernisation d'hôpitaux, de maternités, d'écoles, de tribunaux, de
bureaux de poste ou encore de gare SNCF dites secondaires).
Au final, c'est la porte ouverte à la privatisation de tout ce qui faisait le lien social.
Nicolas Sarkozy est-il aussi naïf qu'on pourrait le penser ou bien,
sous des airs de faux candide qui ne trompent plus que 28 % de
l'opinion, s'inscrit-il résolument dans une fuite en avant tendant à
imposer au pays un ultralibéralisme sauvage qui ne sert que les
intérêts de ces puissances financières au sein desquelles il compte de
nombreux amis ?
«Il faudra
m'expliquer pourquoi le même produit augmente davantage lorsque c'est
le consommateur français qui va dans une grande surface en France que lorsque c'est le consommateur allemand qui va dans une grande surface en Allemagne».
Quels sont donc ces conseillers du prince qui ont ainsi intérêt à lui
mentir, au point de lui cacher jusqu'à l'impact désastreux des
pratiques de la grande distribution française, parmi lesquelles ces
fameuses marges arrière dont il semble tout ignorer des mécanismes ?
«Depuis que je
suis élu président de la République, il y a eu la crise dite des
subprimes qui est en vérité la crise d'un capitalisme financier qui
marche sur la tête, qui a fait la part trop belle aux spéculateurs au
détriment des entrepreneurs».
Est-ce une raison pour renforcer les pouvoirs de négociation (en fait de spéculation) de la grande distribution ?
Des cris d'alarme du monde paysan ou de celui plus inattendu des
groupes de l'agroalimentaire, le président semble n'avoir cure, bien
décidé d'appliquer les préconisations d'un rapport Attali inspiré du
rapport Canivet, lui-même plus qu'inspiré par un certain Michel Édouard
Leclerc, ami du président.
«Alors qu'ils
soient pas content j'en suis… euh... tout à fait désolé » (sic) dira le
président avant d'ajouter : « Ça ne change en rien ma détermination. Je
rendrai aux Français du pouvoir d'achat en obtenant soit la baisse des
prix, soit en tous cas la maîtrise de l'augmentation».
Rendre du pouvoir d'achat en obtenant la maîtrise de… l'augmentation ?
Le candidat l'avait promis. Désormais avec Nicolas Sarkozy tout devient possible !
Démonstration
«J'avais
pris l'exemple invraisemblable du jambon qui avait augmenté de 40 % en
grandes surfaces alors qu'il y avait une crise des éleveurs de porcs
qui voyaient leurs prix de vente baisser. Alors y a bien quelqu'un qui
entre le consommateur qui paie plus cher et le producteur à qui on paye
moins cher, y a bien quelqu'un qui dégustait, en l'occurrence c'est le
consommateur. Je ne l'accepte pas». (sic)
Explication
de texte : ce « quelqu'un » entre le consommateur et le producteur que
le président désigne ici comme consommateur / dégustateur n'est autre
que la grande distribution et ses centrales d'achat qui se goinfrent
véritablement sur le dos de ceux qui leur font confiance.
Dommage qu'il n'y ait personne dans l'entourage de Nicolas
Sarkozy pour lui expliquer que le taux de marges arrière exigé de leurs
fournisseurs par les distributeurs dépasse allègrement les 70 % du prix
des produits de charcuterie industrielle ! Faut-il s'étonner alors
qu'en bout de chaîne les producteurs vendent à perte ?
Le pire c'est que le même Nicolas Sarkozy s'apprête à leur
donner carte blanche afin qu'ils puissent exiger davantage encore de
leurs fournisseurs !
N'ayant manifestement rien compris au système de la grande
distribution - ou feignant de ne pas le comprendre -, Nicolas Sarkozy
qui, candidat, avait promis d'aller chercher la croissance « avec les
dents » en arrive, à présent, à menacer ceux qui en sont victimes.
« Je vais aller
beaucoup plus loin », annonce-t-il. « Et même si je dois convaincre ma
propre majorité parlementaire, il faut changer la loi dite Raffarin sur
l'urbanisme commercial pour mettre davantage de concurrence. Il faut
changer la loi Galland sur la négociabilité des prix parce qu'il faut
une vraie concurrence au service des consommateurs ».
Supprimer les modestes contraintes que constituait la loi Raffarin
(soumettant à autorisation mais autorisant les nouvelles implantations)
puis instaurer et légaliser une impensable concurrence déloyale entre
le commerce de proximité et les grands réseaux de distribution fait
désormais partie de la panoplie de ce président fâché avec les
principes les plus élémentaires de l'économie.
En renforçant l'oligopole constitué par les six centrales
d'achat de la grande distribution, le gouvernement s'apprête à
accroître leur pouvoir de négociation sur l'amont (agriculteurs et
industriels) ce qui ne peut se traduire que par une pression accrue sur
les coûts de production, de nouveaux plans sociaux, de nouvelles
délocalisations et au final : moins de pouvoir d'achat distribué, moins
d'emplois et moins de croissance !
«Il y a eu en deux ans une augmentation de 20 % des travailleurs pauvres», lui pourtant rappelé une Véronique Auger très incisive.
Mais Nicolas Sarkozy a d'autres trucs encore pour relancer la sacro-sainte croissance.
«La
deuxième chose qui va me permettre de donner du pouvoir d'achats aux
français : le premier ministre déposera un texte dans les 15 jours sur
l'intéressement et là, c'est un véritable... projet de société».
De quoi s'agit-il ?
«Il
y a des entreprises qui font des profits, et c'est tant mieux, et on
peut pas s'en plaindre. II faut souhaiter que toutes les entreprises
fassent des profits, des profits souvent considérables et c'est tant
mieux, mais il faut que chaque salarié des entreprises puisse en
profiter. J'observe qu'en France, les entreprises de moins de 50
salariés ne sont pas obligées de faire la participation ou de faire
l'intéressement (sic) et bien désormais, une entreprise qui distribuera
une partie de ses bénéfices à ses salariés paiera moins d'impôts sur
les bénéfices».
Une promesse qui n'engage que celui
qui la professe, puisque la négociabilité des prix réduira les
bénéfices de nombre d'entreprises, notamment les plus petites et les
plus fragiles, et que l'intéressement risque bien dans ce contexte de
se réduire à peau de chagrin.
Qui donc peut vouloir tant de mal à Nicolas Sarkozy pour le conseiller de s'engager dans une telle voie sans issue ?
À moins que décidé de donner tort à ceux de ses détracteurs qui pensent
qu'il a définitivement tourné le dos au Grenelle de l'environnement, le
président n'engage la France avec volontarisme, personne n'oserait
croire que c'est à l'insu de son plein gré, dans une véritable
politique de… décroissance ?
Il voudrait le faire qu'ils ne s'y prendrait pas autrement.
